À la clôture de son programme intellectuel et culturel au Salon international du livre du Caire, le pavillon de Dar al-Ifta a présenté les opportunités et les risques liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’élaboration des avis juridiques.
Dans une démarche reflétant la volonté de Dar al-Iftaa d’Égypte d’accompagner l’essor technologique accéléré et de mettre les outils de l’époque au service du discours religieux, et à l’occasion de la clôture des activités du pavillon de Dar al-Iftaa au Salon international du livre du Caire, l’institution a organisé un colloque intitulé : “L’avis juridique religieux et l’intelligence artificielle : la nouvelle réalité et les risques d’utilisation”.
Ce colloque s’inscrit dans le cadre de la stratégie de Dar al-Iftaa visant à explorer les perspectives offertes par l’intelligence artificielle, tout en établissant des cadres et des règles clairs pour faire face aux défis liés à son usage dans le domaine religieux. La rencontre a été animée par Monsieur Taher Zaid, directeur de l’unité “Dialogue” au sein de Dar al-Iftaa d’Égypte, avec la participation d’un groupe de spécialistes, parmi lesquels Son Éminence le Docteur Ahmed Mamdouh, membre du Conseil consultatif supérieur du Mufti de la République, et la Professeure Docteure Ghada Amer, experte en intelligence artificielle au Centre d’information et d’aide à la prise de décision relevant du Conseil des ministres.
La Professeure Docteure Ghada Amer a abordé l’émergence de l’intelligence artificielle au sein du milieu militaire depuis l’année 1948, soulignant son utilisation dans plusieurs conflits armés, notamment la guerre d’Afghanistan et la guerre de Gaza. Elle a expliqué que l’adoption de l’intelligence artificielle par les milieux militaires repose sur deux facteurs principaux : l’un lié à l’être humain, l’autre à la compréhension des lois divines régissant l’univers. Elle a également indiqué que des recherches menées au sein d’unités militaires ont révélé que même les individus les plus intelligents n’exploitent qu’environ 10 % de leurs capacités. Elle a par ailleurs évoqué les propos de l’un des experts en intelligence artificielle concernant l’impact de la diffusion massive des réseaux sociaux, laquelle a conduit, selon certaines études, à l’apparition de phénomènes de mutisme ou d’isolement social chez un grand nombre de jeunes. Elle a ajouté qu’un groupe de scientifiques britanniques avait annoncé dès 1948 sa capacité à simuler le fonctionnement de l’esprit humain, précisant que le terme “algorithmes” désigne un ensemble d’outils imitant les mécanismes de la pensée humaine et pouvant être mobilisés en complémentarité avec l’intelligence humaine.
La professeure Ghada Amer a expliqué que l’intelligence artificielle se décline en trois catégories. La première est l’intelligence étroite, spécialisée dans une seule tâche et capable d’en améliorer les performances. La deuxième est l’apprentissage automatique, fondé sur l’entraînement des systèmes à apprendre par eux-mêmes. Quant à la troisième, il s’agit de l’intelligence générative, dotée de la capacité de collecter et d’analyser les données de manière autonome. Elle a souligné que l’humanité fait face à un véritable défi, celui de l’apprentissage continu et de la vigilance face aux évolutions rapides de l’intelligence artificielle, notant qu’environ 30 % des emplois humains sont susceptibles de disparaître en raison de ces technologies et que la capacité d’apprentissage rapide est devenue une condition essentielle pour suivre le rythme de l’époque. Elle a également attiré l’attention sur le danger des modèles génératifs, qui réside dans leur aptitude à agréger et à analyser les données de façon indépendante, ce qui peut conduire à la marginalisation du rôle de la raison humaine. Elle a par ailleurs indiqué que Son Éminence le Professeur Docteur Nazir Ayyad, Mufti de la République et président du Secrétariat général des institutions et organismes de fatwa dans le monde, a déjà entamé le développement d’un modèle de formation en intelligence artificielle au sein de Dar al-Iftaa d’Égypte.
Dans le même contexte, elle a évoqué des expériences internationales visant à établir des normes éthiques pour l’utilisation de l’intelligence artificielle, précisant que l’Europe s’est engagée dans une régulation législative de ces outils, tandis que l’Australie a décidé d’interdire aux enfants de moins de seize ans l’accès à certaines applications après avoir constaté de graves problèmes cognitifs. Elle a affirmé que Dar al-Iftaa est en mesure d’élaborer des cadres d’orientation destinés aux musulmans afin de promouvoir un usage raisonné et responsable de l’intelligence artificielle.
De son côté, le Docteur Ahmed Mamdouh, membre du Conseil consultatif supérieur du Mufti de la République, a déclaré que l’intelligence artificielle peut être considérée comme un outil neutre et que l’action humaine ainsi que la manière de l’utiliser constituent les critères fondamentaux pour en juger, s’appuyant sur le principe juridique selon lequel les moyens prennent le statut des finalités. Il a souligné son utilité dans l’organisation du travail et la gestion des tâches, tout en affirmant qu’elle ne saurait être utilisée comme référence dans les processus intellectuels déductifs. Il l’a décrite comme un “secrétaire compétent” sur lequel on ne peut se reposer pour obtenir des informations de nature religieuse. Il a enfin précisé que l’intelligence artificielle fait partie des moyens modernes accordés à l’humanité, bénéfiques lorsqu’ils sont bien utilisés, mais pouvant également être nuisibles, insistant sur la nécessité de les orienter comme outils d’assistance et non de s’y soumettre, tout en mettant en garde contre le risque de désinformation par des données inexactes.
Concernant la nécessité d’un corpus jurisprudentiel sur lequel l’intelligence artificielle pourrait s’appuyer afin de renforcer la compréhension du réel et l’appréciation du jugement religieux, il a expliqué que l’être humain demeure à la fois le point de départ et l’aboutissement. Il a souligné que l’élaboration d’un référentiel de fatwas constitue une nécessité, dont le véritable bénéficiaire est le spécialiste capable d’exploiter les données et de les organiser de manière logique. Il a affirmé que l’intelligence artificielle ne saurait en aucun cas se substituer au juriste ou au mufti et qu’elle ne constitue pas une source reconnue pour l’émission des avis religieux. Il a également insisté sur le fait que, dans la perspective juridique religieuse, il existe des objectifs supérieurs qui encadrent l’action du mufti et les sciences religieuses ; sur cette base, certains outils de l’intelligence artificielle peuvent être jugés invalides, notamment en ce qui concerne la protection de la vie privée ou les usages susceptibles d’entraîner des atteintes à la vie humaine, tels que certaines applications ou jeux générés par l’intelligence artificielle. Il a rappelé que l’avis du mufti n’a pas de caractère contraignant, mais qu’il constitue une orientation religieuse, ajoutant que la fatwa demeurera un moyen de sensibilisation, d’orientation et de limitation des usages nuisibles des technologies modernes. Il a averti que, en l’absence de cadres régulateurs, ni la fatwa ni les lois, à elles seules, ne seront en mesure de faire face au relâchement éthique. S’agissant de l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la génération d’images indécentes ou la falsification de l’image des personnes, il a affirmé que de telles pratiques sont interdites du point de vue religieux.
Dans le même ordre d’idées, le Docteur Ahmed Mamdouh a évoqué l’intérêt particulier que porte Dar al-Ifta d’Égypte à l’approche scientifique des défis posés par l’intelligence artificielle, à travers l’organisation de la dixième édition de la conférence du Secrétariat général des institutions et organismes de fatwa dans le monde, consacrée au thème : “Le mufti éclairé à l’ère de l’intelligence artificielle”. Il a précisé que cette conférence s’inscrit dans une vision institutionnelle consciente visant à accompagner les transformations numériques rapides sans porter atteinte aux constantes juridiques religieuses ni à la rigueur méthodologique scientifique. Il a ajouté que la conférence a examiné de manière approfondie l’impact des technologies de l’intelligence artificielle sur l’élaboration des fatwas, ainsi que les limites de leur utilisation au service de l’activité de fatwa, tout en soulignant que ces outils demeurent des moyens d’assistance qui ne peuvent se substituer à l’effort intellectuel humain éclairé, fondé sur une compréhension approfondie des textes religieux et de la réalité en constante évolution.
À la clôture du colloque, Monsieur Taher Zaid, directeur de la rencontre, a souligné que la question de l’intelligence artificielle dans le domaine des avis juridiques religieux constitue un enjeu central qui s’impose avec force dans la réalité contemporaine. Il a insisté sur la nécessité de l’aborder sous différents angles, en particulier les dimensions éthiques, ainsi que le respect des spécificités culturelles et religieuses des sociétés. Il a indiqué que le Secrétariat général des institutions et organismes de fatwa dans le monde a mené une expérience appliquée significative lors de sa dixième conférence internationale, portant sur plusieurs questions pratiques liées aux actes cultuels, tels que le pèlerinage et la prière, dans le cadre de l’évaluation des limites et des potentialités du recours à ces technologies dans le champ de la fatwa.
Il a également précisé que le monde ne connaît pas le vide et que les individus auront inévitablement recours aux outils de l’intelligence artificielle, ce qui impose une approche consciente et encadrée, plutôt qu’une attitude de rejet ou de refus catégorique. Il a attiré l’attention sur le fait que Dar al-Ifta d’Égypte a pris l’initiative d’élaborer des normes religieuses claires encadrant l’utilisation de ces outils, tout en mettant en garde contre un danger majeur résidant dans leur mauvaise utilisation ou leur emploi en dehors des cadres scientifiques et religieux. Il a affirmé sans équivoque qu’il n’existe aucune alternative au mufti humain, en tant que pilier fondamental de l’effort d’interprétation, de compréhension et d’évaluation, et a rappelé la publication du “Document du Caire sur l’intelligence artificielle et la fatwa”, lequel constitue un cadre de référence directeur pour un usage raisonné des outils de l’intelligence artificielle dans le domaine religieux.
Il convient de noter que le pavillon de Dar al-Ifta d’Égypte a clôturé, à travers ce colloque, son programme intellectuel présenté dans le cadre des activités du Salon international du livre du Caire. Ce programme a connu une forte affluence du public et une interaction notable des visiteurs, et a permis d’aborder plusieurs questions contemporaines majeures en lien avec les réalités intellectuelles, religieuses et sociétales.
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